FOCUS: Martha Jean-Claude

Trente-quatre ans d’exil. La première artiste haïtienne à atteindre une célébrité véritable à l’extérieur de nos frontières aura décidément bien cher payé ce succès. Surtout pour une telle patriote…

Martha Jean-Claude rencontre le journaliste de La Havane, Victor Mirabal, au Vénézuela, en 1947. Il est venu voir en spectacle cette formidable chanteuse de 28 ans qui a si vite atteint le statut de vedette dans son pays et à l’étranger grâce à son charme éclatant. Ses talents de danseuse et d’actrice de théâtre populaire, l’ardeur et la joie de vivre qui se dégagent de sa voix, sa vivacité quand elle évoque les loas du vaudou, tout cela fait d’elle, à la fois une vraie femme du peuple et une boule de feu sur scène. C’est le coup de foudre entre le Cubain et l’Haïtienne. Martha et lui retournent vivre à Port-au-Prince. Mais l’arrivée de la junte militaire les fera vite changer d’avis et de pays.

Avec son tempérament fort, le couple s’affiche et critique le pouvoir en place. Mirabal est forcé de quitter le territoire. Leur projet d’aménagement d’un logement social pour les démunis et la pièce Anriette, à caractère satirique, dans laquelle s’implique Martha, vont lui être fatals. Cette charge à peine voilée contre les abus du gouvernement irrite l’entourage du Colonel Paul Magloire qui dirige le pays depuis la démission forcée du président Estimé. La police intervient et Martha, bien qu’enceinte, est jetée en prison où elle croupira pendant cinq mois de grossesse, un chantage odieux pour ramener Mirabal. Relâchée deux jours avant son accouchement, la chanteuse affaiblie partira rejoindre son mari à Cuba, le 20 décembre 1952.

Après une brève éclipse pendant laquelle elle fera plusieurs métiers comme coiffeuse et typographe, Martha va reprendre du poil de la bête. Sa popularité dans l’espace hispanophone de la Caraïbe et de l’Amérique centrale va bientôt décupler. En 1956, elle enregistre son premier disque, le très célébre Canciones de Haiti avec les classiques Angelina, Tolalito, la berceuse Dodo Titite et Invitation au vaudou. À Cuba, on l’entend partout à la radio et on la voit aussi à la télévision.

En 1957, elle s’envole pour le Mexique et joue dans le film Yambao avec la star de cinéma Ninon Sevilla. Puis, en un éclair, elle se retrouve à réaliser des émissions pour la télévision mexicaine. Après son succès au Cabaret Afro, elle revient à La Havane où elle intègre l’Union des écrivains et artistes de Cuba, avant de présider l’Association des Haïtens vivant à Cuba.

Martha fait salle comble dans les plus grands cabarets cubains (dont l’incontournable Tropicana). Elle enregistre une version de Choucoune, l’illustre méringue de son pays, en duo avec Celia Cruz sur l’accompagnement de La Sonora Matancera. Elle chante au Madison Square Garden de New-York, au Grand Palais à Paris et à la Place des Arts à Montréal.

Mais surtout, à partir de la victorieuse révolution communiste qui a porté Fidel Castro au pouvoir, elle devient l’ambassadrice de la résistance haïtienne contre la dictature duvaliériste. Il va sans dire qu’elle restera persona non grata sur le territoire haïtien pendant les règnes successifs de Papa Doc et de Baby Doc. Pourtant, son authenticité est telle que rien ne pourra empêcher la diffusion de ses œuvres, notamment celles réimprimées par Fred Paul sur son Mini Records sous le titre inaliénable de Martha Jean-Claude chante Haïti. Parmi elles, Ezuli Ninin-O, Marassa Eiou et la très attachante ballade paysanne Nostalgie haïtienne, sa propre composition, sont inscrites dans les mémoires de manière indélébile.

Après le 7 février 1986 et le départ des Duvalier, la diva est invitée à rentrer au pays et donne son premier spectacle local, au Rex Théâtre, après 34 longues années d’absence. Présentée par son ami le poète Rassoul Labuchin, Martha démontre qu’elle n’est pas un mythe. Elle interprète pour la première fois devant ses compatriotes, la composition Jack Solèy dédiée à Jacques Stephen Alexis (auteur de Compère Général Soleil), assassiné dans le Nord-Ouest en 1962. De grands moments d’émotion.

Martha est fière de présenter au public de chez elle le groupe Makandal qui l’accompagne et qui est animé par ses propres enfants dont le maestro guitariste Richard Mirabal, aux cheveux blancs et Sandra Mirabal, saxophoniste et danseuse…
Elle est maintenant libre de chanter partout, au milieu de son peuple, du Café des Arts à Pétion-Ville, au kiosque Occide Jeanty, sur la Place des Héros de l’Indépendance et même au Stade Sylvio Cator, où elle retrouve ses deux amies Émerante de Pradines et Celia Cruz au cours du « Festival Bouyon Rasin » en 1995.

Le 21 mars 1998, pour fêter ses 79 ans, la rèn solèy donne son dernier spectacle. Cette « femme des deux îles » comme elle aimait qu’on l’appelle, est bien née en Haïti qu’elle porte en elle, mais elle va choisir de mourir à Cuba, dans sa maison de Casino Deportivo, minée par le diabète, le 14 novembre 2001.

Martha Jean-Claude, qui avait débuté à 12 ans dans la chorale catholique de la Cathédrale de Port-au-Prince, a su par son talent et son authenticité devenir une ambassadrice naturelle de notre identité profonde.