FOCUS: Cécile McLorin Salvant

C’est devant un jury composé de Patti Austin, Al Jarreau, Dee Dee Bridgwater, Kurt Elling et Diane Reeves que la jeune Cécile McLorin Salvant a remporté le concours Thelonious Monk à Washington DC, en 2010.

On ne peut imaginer un couronnement plus prestigieux ni un panel de célébrités jazzistiques mieux garni pour une candidate qui n’a alors que vingt ans. Et si la jeune femme d’origine haïtienne doutait encore de sa voix, le destin venait de lui ouvrir tout grand les barrières d’une carrière toute tracée.
Le plus phénoménal chez Cécile, c’est que, deux ans plus tôt, elle ne savait pas grand chose du scat et de la musique improvisée. Celle qui avait débuté le chant dès l’âge de huit ans dans une chorale gospel de sa ville natale, la Miami Choral Society, était arrivée à Aix-en-Provence en 2007 pour s’orienter vers le Droit et s’était inscrite, finalement, au Conservatoire Darius Milhaud. Elle avait l’intention d’y développer son expression vocale dans les domaines du classique et du baroque. Mais sa rencontre avec le saxophoniste ténor Jean-François Bonnel va en décider tout autrement. Après seulement quelques concerts à Paris, tel que le décrit nonchalamment sa biographie, elle enregistre un épatant premier album de standards, simplement intitulé Cécile, en 2009.
Car celle qui doit son prénom à la mémorable chanson de Claude Nougaro, a l’âme et la prestance d’une grande chanteuse de jazz. Si elle bouge peu sur scène, les connaisseurs dénotent vite en elle cette intériorité très forte, cette sublime intelligence du texte et ce mélange de tristesse digne et de sérénité qu’accentuent sa robe noire et ses grosses montures blanches. Certains la comparent déjà à la grande Betty Carter. Pour Yves Sportis, journaliste à Jazz Hot « son brio et sa virtuosité naturelle la placent déjà sur la planète des Ella (Fitzgerald) ». Puis, c’est à un autre spécialiste de la note bleue, Alex Duthil, de conclure qu’elle possède « le genre de technique vocale tellement éblouissante qu’elle annihile tout sentiment d’effort, donc de présence d’une technique ».
Pas étonnant donc que Miss Salvant soit invitée par Wynton Marsalis au Lincoln Center de New-York ainsi qu’à de nombreux festivals européens dont celui de Vienne. Elle partage aussi la scène avec un septuagénaire de légende, Archie Sheep, mais c’est le pianiste franco-américain Jacky Terrasson qui lui fait de la place sur son album Gouache en 2012. Cécile fait sensation en interprétant des chansons d’Erik Satie et de John Lennon, démontrant, encore une fois, les capacités d’une interprète profondément originale et raffinée.
Mais l’heure de vérité sonne en 2013 avec la parution de son premier album officiel pour un label américain bien établi. Enregistré à Manhattan, au fameux studio Avatar, avec un quartet jazz trié sur le volet, le disque Woman Child n’était pas encore en magasin ni sur le net au moment de mettre cet ouvrage sous presse. Mais connaissant l’excellence du label Mack Avenue qui abrite, entre autres, Kenny Garrett, Gary Burton, Kevin Eubanks et Danilo Perez, on peut affirmer sans crainte que Cécile McLorin Salvant, 23 ans, joue désormais son rôle avec brio dans la cour des grands.