FOCUS: Emeline Michel

C’est le présentateur Guy Ford, officiant comme maître de cérémonie dans cette salle bondée du Brooklyn College, qui la présente le premier comme « La nouvelle déesse de la chanson créole ».

On est en 1987 et la réputation d’Emeline Michel l’a précédée dans la diaspora, grâce à un bouche-à-oreille spontané qui ne cesse de s’amplifier. Celle que la presse haïtienne désigne comme « la petite fleur de la terre salée » a quitté Gonaïves à 12 ans avec toute sa famille pour s’installer dans le quartier pauvre de La Caridad, à Port-au-Prince. Embrigadée dans Djakout Zetwal, une fière pépinière de talents, elle est bientôt révélée au grand public dans le spectacle « Hommage à la jeunesse », parrainée par Yole et Ansy Dérose. Elle devient une égérie de cette jeunesse volontaire et mélancolique, à peine libérée de la dictature, assoiffée de justice sociale, déchirée entre ses rêves de départ et la responsabilité de rebâtir un pays.

Épaulée par de talentueux nouveaux venus comme Beethova Obas et Loulou Dadaille, elle signe son premier succès avec Ayiti Peyi Solèy, dans une émission pour la Télévision Nationale d’Haïti qui cristallise un moment clé dans l’évolution de la chanson haïtienne. Émeline revendique le statut d’auteur avec ce texte émouvant sur le destin fragile d’une Nation. Suivront La chanson de Jocelyne et surtout Peyi Mwen Cheri, emblématiques de cette année charnière marquée par le Konkou Mizik « Mwen Renmen Ayiti » que patronne Éric Boucicaut, directeur d’American Airlines.

Chanteuse de gospel dans l’église baptiste que fréquentent assidûment ses parents, la vie de la cadette des Michel prend un nouveau tournant. Boursière à 21 ans, elle passe l’été au Detroit Jazz Center où elle croise Aretha Franklin, pendant que sort son premier disque Douvanjou Ka Leve, soutenu par le vidéoclip Plezi Mizè. Mais le décollage à la verticale va se produire l’année d’après, en 1988. D’abord, le chanteur français Bernard Lavilliers la choisit pour un duo Haïti couleurs sur son album If… Ils le chanteront sur scène à Paris à la fête de l’Humanité.

Puis Emeline, jeune mariée*, écrit sur une maquette de Fabrice Rouzier, son plus grand tube : Flanm, un hymne sensuel et ensoleillé qui va défrayer la chronique. L’album Emeline 2 paraît à Noël, propulsé par cette chanson qui restera huit semaines au sommet du Top Compas de Radio Métropole. Flanm, qui vaudra à Émeline le surnom de « la femme flamme », marque le début d’une nette émancipation des interprètes féminines sur la scène haïtienne avec une approche plus directe de la sexualité et une expression vraiment plus soul.

Les contrats de licences discographiques en France, au Canada et avec la multinationale Sony au Japon, entrainent bientôt des tournées dans ces trois pays. La Gonaïvienne devenue citoyenne du monde, complète un troisième album sur la route, Pa Gen Manti Nan Sa, sous la direction musicale de Mushy Widmaier. Ce dernier compose la musique du nouveau succès A.K.I.K.O., inspiré par leur accompagnatrice Akiko Kikushi, lors de la première tournée d’Émeline au pays du soleil levant. La chanteuse multiplie les apparitions au Québec dans des prestations télévisées comme dans les festivals. Mais en septembre 91, le coup d’Etat contre le président Aristide la surprend en Haïti et elle ne peut rejoindre le Zénith de Paris où elle est attendue. Frustrée, Émeline quitte le pays, et commence un va-et-vient entre Montréal et Paris qui va durer plusieurs années.

En 1992, on la retrouve à Paris, au Théâtre de la Ville, avec le chanteur James Germain. Elle tourne un moment avec Manu Dibango et Angélique Kidjo en travaillant avec Claude Alvarez-Pereyre, l’ex-guitariste du grand Bashung, qui lui monte un nouveau groupe. Signée chez Trafic, la plus performante des maisons de disques du Québec à l’époque, elle commet en 1993 un album plus français que créole : Rhum & flamme dont le succès Amandine, flirte avec le Top 10 des radios francophones au Canada. Mais la diva lorgne déjà vers New-York où elle va bientôt s’installer et se remarier. En 1996, elle retourne à ses racines et produit l’album Ban’m Pasé où elle écrit, compose et réalise avec plusieurs coups de mains de Tuco Bouzi, Daniel Beaubrun, Oswald Durand, Welmyr Jean-Pierre et Harold Faustin.

Émeline fonde ensuite le label Cheval de Feu (en référence à son signe astrologique chinois), et prend le plein contrôle de sa carrière, s’impliquant à fond dans l’écriture, l’arrangement et même la réalisation de ses albums. Dans les années 2000, elle entame une belle trilogie, inaugurée par Cordes et âme – au tournant du siècle, suivi de Rasin Kreyòl (2004) et Reine de Cœur (2008) marqué par un séjour au Burkina Faso. Ces trois disques, aux concepts variés, sont émaillés de plusieurs succès dont Karidad, Moso Manman, Gade Papi qui évoquent sa famille et son enfance mais le plus marquant reste Pè Letènèl, prière pour une moitié d’île désolée, arrangée à la mode du Cap-Vert par le claviériste français, Frédéric Lasfargeas. La voix déjà superbe, gagne en maturité et son registre s’étend, surtout dans les notes graves veloutées.

Émeline a chanté sur 5 continents et a tourné avec la grande Jocelyne Béroard dans un spectacle en 2012 en hommage à Toto Bissainthe et Jenny Alpha. Elle revient régulièrement en Haïti, sa véritable source d’inspiration, où elle est devenue l’incarnation de l’artiste féminine professionnelle. Elle rayonne avec un répertoire varié, utilisant des musiciens impliqués dans le jazz caribéen, la musique traditionnelle, le compa* ou le vaudou*, le tout avec un égal bonheur. À l’aube de ses trente ans de carrière, elle complète Quintessence, son projet ambitieux et original, qui met en lumière la poésie créole de plusieurs auteurs d’Haïti, des Antilles et de la diaspora.